Article N°1 paru dans l'édition du journal LE MAURICIEN DU 27 mars 1999
(En marge de la conférence de Gilles Clément à l'Université de Maurice)
Patrimoine
Pour que le Jardin de Pamplemousses retrouve son rayonnement
Suite à une visite qu'il a effectué à la demande d'Art Jonction, le paysagiste français Gilles Clément a remis une note d'orientation sur le SSR Botanical Garden de Pamplemousses au ministre de tutelle Arvind Boolell. Ce document, richement illustré de photographies du jardin prises à différentes périodes, a fait l'objet d'une conférence publique hier, à l'auditorium Octave Wiehé. L'idée essentielle de cette proposition est de redonner au jardin son rayonnement international, tant pour la recherche et la conservation, que pour le tourisme.
Lorsque Gilles Clément a rencontré le ministre Arvind Boolell jeudi, ce dernier a expliqué qu'il n'irait pas de l'avant sur le projet de loi concernant le Jardin botanique de Pamplemousses sans tenir compte de ce rapport. Le document remis par Gilles Clément est en fait une note d'orientation qui devra, en vue du rapport final, intégrer de nouveaux éléments tels que les projets en cours du ministère de l'Agriculture, ou les remarques et suggestions qu'il génère. Prenant l'histoire comme axe essentiel pour définir l'avenir du jardin, le paysagiste propose la mise en place de principes pour la conservation des espèces en danger, la préservation de la diversité biologique hors du contrôle des monopoles et sous celui des scientifiques et, enfin, une scénographie pour le jardin compatible avec son passé, les extensions prévues et son contenu. La démarche vise à redonner à Pamplemousses son rayonnement national et international, sur les plans scientifique, paysager et touristique. Dans un entretien accordé à la presse, le paysagiste indique malicieusement qu'actuellement ce lieu est un peu fleuri comme un rond-point, faisant référence aux quelques illets d'Inde plantés en bordure de ses pelouses
Sur le plan strictement paysager et architectural, Gilles Clément met le doigt sur plusieurs aspects, tels que le manque d'harmonie et de hiérarchie des volumes à proximité du parking du jardin, la mauvaise gestion de l'eau et des bassins, les méfaits de l'asphaltage des allées, les fautes de goût dans l'aménagement du monument dédié à SSR. L'asphaltage des allées est un des points sur lequel le paysagiste insiste le plus, montrant que cette initiative a brisé les hiérarchies visuelles, divise et parcellise le jardin et en fait le prolongement des espaces de circulation extérieurs (villes, routes, etc). Aussi s'étonne-t-il de l'usage de pavés auto-bloquants ordinaires à côté de la dalle de crémation de Sir Seewoosagur Ramgoolam, alors que l'on aurait pu utiliser de la roche volcanique; ou encore de la présence de grilles blanches qui viennent rompre l'harmonie entre la dalle et l'espace environnant.
L'état des bassins et canaux nécessite une remise en état et une analyse de l'eau. Des pollutions chimiques venant des cultures de cannes environnantes ou des phénomènes d'eutrophisation sont à craindre, selon l'expert. Une étude de la circulation de l'eau et de ce qui pourrait la bloquer reste également à être conduit. En ce qui concerne les espèces végétales représentées, un plan de renouvèlement ne semble pas prévu, étant donné la rareté des spécimens juvéniles et le fait que la plupart des arbres soient arrivés à maturité
Comité d'éthique
S'il ne peut contenir toutes les espèces endémiques en danger de l'île Maurice en raison de ses caractéristiques climatiques, le jardin de Pamplemousses pourrait être le centre d'un réseau de conservation, où une dynamique du jardinage s'enclencherait. Le rapport rappelle que sur les 287 espèces endémiques recensées à Maurice, 61 ont définitivement disparu et 38 se trouvent en extrême danger.
Pour que la biodiversité soit maintenue et préservée, le paysagiste propose de monter un comité d'éthique formé de scientifiques et de personnalités, en associant des représentants de la communauté scientifique de Maurice, de l'Inde, de France, d'Angleterre et d'Afrique du Sud.
Lorsqu'il décline sa réflexion à l'ensemble du pays, Gilles Clément avance l'argument selon lequel Maurice ne s'est pas donné les moyens de protéger et valoriser son patrimoine paysager, montrant qu'outre le lagon, le pays recèle d'autres lieux, naturels ou urbains, qui mériteraient plus d'attention (le grenier de Port-Louis, les tumulis de boulets de lave, les salines de Rivières Noires, etc): "On met toujours en évidence dans les dépliants touristiques sur Maurice, son lagon et le jardin de Pamplemousses, mais votre patrimoine paysager est encore plus riche. Par ailleurs, il ne faut pas déconnecter le jardin du pays, tout comme il ne faut pas déconnecter sa vocation de conservation de sa vocation attractive, tant pour le public mauricien que touristique."
En plus des modifications d'ordre esthétique du site, plusieurs idées sont soumises pour valoriser le patrimoine végétal mauricien, sensibiliser et éduquer. Il s'agit par exemple de mettre en place un jardin du sauvetage pour les espèces en danger; d'établir un parcours ethnobotanique pour mettre en valeur l'usage que l'être humain fait des différentes plantes du pays; d'ajouter un étiquetage approprié aux espèces présentées; ou encore par exemple d'exploiter le thème des épices, en le reliant à l'histoire du pays et de la navigation. Il propose aussi de mettre en place une pédagogie de la protection de la nature au sein du jardin, en y associant les autres réserves naturelles de l'île, et de faire appel aux technologies innovantes pour la valorisation et la sauvegarde du projet.
A l'origine, le Jardin Pamplemousse avait été créé par Pierre Poivre en vue de briser le monopole des Hollandais sur le commerce des Epices. Même si les espèces ont finalement été développées dans d'autres lieux que le territoire mauricien (Comores, etc), cet acte marquait la fin d'un monopole. Gilles Clément estime que Maurice pourrait jouer aujourd'hui le même rôle face, par exemple, à l'industrie de la chimie ou de l'agronomie, en sauvegardant et protégeant "avec autant d'audace et de fermeté que Poivre" un patrimoine propre aux zones tropicales humides. La situation géographique de l'île, son histoire, laissent à penser qu'une telle position éthique, scientifique et commerciale est envisageable pour Maurice.
Dominique Bellier
Reproduit avec l'aimable autorisation de la direction du MAURICIEN.
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