article paru das l'édition de l'hebdomadaire mauricien WEEK-END du 13 décembre 1998
Depuis mardi dernier
Les machines en opération au Jardin de Pamplemousses
° Plus que de restaurant, les plans de LHC Trading parlent de tourist centre et d'une reconfiguration totale de l'entrée ouest du jardin
° L'application déjà soumise au ministère le 24 février 1997 alors que la compagnie est incorporée le 17 avril 1998
Alors qu'officiellement, le bail pour l'utilisation de 3600 m2 faisant partie du Jardin de Pamplemousses n'a pas encore été attribué à LHC Trading Ltd, des machines sont déjà entrées en opération sur le site depuis mardi dernier pour commencer à déblayer le terrain. Un net coup d'accélérateur alors que divers courants tentent de s'opposer au projet de loi devant changer le statut du Jardin et le placer sous la tutelle d'un Trust ayant des pouvoirs jugés outranciers, dont celui d'en louer ou vendre des parties. Par ailleurs, il ressort des plans et correspondances déposés à l'Assemblée mardi dernier que la LHC Trading a en vue pas seulement un restaurant mais, plus largement, un tourist centre. Pour lequel son directeur, M. Lan Hing Choy, a déposé une application formelle au ministère de l'Agriculture le 24 février 1997, alors que sa compagnie n'a été incorporée que le 17 avril 1998.
C'est alors même que le ministre Arvind Boolell répondait à l'Assemblée Nationale à une Private Notice Question du Leader de l'Opposition ayant trait à ce projet de restaurant au Jardin de Pamplemousses que les machines entraient en opération sur les lieux. Ce dont témoigne notre photo prise mardi dernier. Or, si une letter of intent a été adressée par le ministère de l'Agriculture le 30 septembre dernier à la LHC Trading pour lui signifier l'acceptation de sa demande pour un industrial site lease de 3 600m2 au Jardin de Pamplemousses, la réponse du ministre Boolell à une question de Paul Bérenger mardi dernier (qui a demandé le gel du projet), semble vouloir indiquer que le bail lui-même n'aurait pas encore été signé. "Several ministries have to examine the grant; in the light of proper examination and provided all criteria are fulfilled, then the application will be processed", dit le ministre. Pourtant, les travaux de déblaiement ont bel et bien commencé, comme nous avons pu le constater sur place, sur le terrain qui jouxte le parking donnant sur l'autoroute du Nord. Interrogé hier à ce sujet, M. Lan Hing Choy nous a déclaré que le bail n'avait pas encore été signé et qu'il ignorait tout de ces travaux.
Enter le Pamplemousses Tourist Centre
Cette affaire est par ailleurs émaillée de plusieurs contradictions et faits pour le moins curieux. Ainsi, s'il a seulement été question jusqu'ici d'aménagement d'un restaurant, les plans soumis par LHC Trading et déposés à l'Assemblée mardi dernier portent clairement l'intitulé Pamplemousses Tourist Centre. Ces plans, signés Ajit Teelock Associates, font voir qu'outre un bar-restaurant, des provisions ont également été faites pour pas moins de six "shops" et un "Tourist guide's office" entre autres. "Oui, ce seront des magasins touristiques", nous confirme M. Lan Hing Choy. Un autre plan semble indiquer une reconfiguration du lieu où se trouvera ce complexe, avec notamment la création d'un rond-point et d'une nouvelle route d'accès et le réaménagement de l'actuel parking.
Autant de travaux dont le coût, selon une lettre adressée par le directeur de LHC au PS du ministère de l'Agriculture en date du 24 février 1997, devra être encouru ... par le ministère: "you will note from our discussions that the costs of the car park, the new proposed entrance road and the landscaping around the car park will have to be met by the Ministry, however I am willing to offer to cover the cost of my Architect to redesign the car park site completely and subject to your approval, will supervise the work and landscaping agreed whilst the construction of the building is carried out".
Dans cette même lettre, M. Lan Hing Choy écrit: "further to my letter of the 26th August 1996, and following our recent discussions and site visits, I hereby apply for ministerial approval, the lease of a site for the construction of the above centre" en faisant référence au Pamplemousses Tourist Centre. Cette lettre du 26 août n'a toutefois pas été déposée par le ministre. Il nous revient cependant que des site visits ont bel et bien eu lieu en 1996 déjà, avec la participation d'officiels du ministère de l'Agriculture. Avantage qui ne semble pas étendu, pour reprendre la déclaration du ministre Boolell, à tout individu de ce pays ayant le droit de soumettre une application pour une terre de l'Etat.
D'autre part, cette correspondance indique que M. Lan Hing Choy a soumis son application pour ce terrain le 24 février 1997, alors que sa compagnie devant le réaliser, la LHC Trading, n'a été incorporée que le 17 avril 1998. Interrogé à ce sujet, M. Lan Hing Choy nous répond: "nous n'étions pas sûrs d'avoir l'approbation, nous ne pouvions donc pas créer la compagnie". Est-ce à dire qu'en avril 1998, ils étaient sûrs d'obtenir cette autorisation, alors que ce n'est qu'en septembre 1998 que leur a été adressée la letter of intent du ministère indiquant l'acceptation de leur demande? Pas de réponse à cette question.
Quid du ministère des Terres?
Tous ces faits montrent au bout du compte que depuis le début, c'est avec le ministère de l'Agriculture que les promoteurs de LHC ont traité pour l'obtention de ce terrain, et non avec le ministère des Terres comme le veut la pratique habituelle pour ce qui est des terres de l'Etat. Un fait qui relève du statut particulier du Jardin de Pamplemousses, qui tombe sous la tutelle directe du ministère de l'Agriculture. Qui peut donc, dans l'état actuel des choses, en disposer à son gré.
Au-delà des questions que suscite ce projet particulier donc, cette affaire vient en fait mettre en lumière une situation aberrante, que le SSR Botanical Garden Trust Bill, présenté en première lecture à l'Assemblée Nationale au début de novembre dernier, vient non pas atténuer mais au contraire renforcer. En statuant notamment que le futur Trust, qui sera nommé par le ministre, "shall not lease, or dispose by way of sale, gift or exchange of any land, property or plant of botanical importance, or any historical object forming part of the Garden, without the approval of the Minister". En d'autres mots que tout cela pourra se faire pour peu que soit obtenue l'approbation du ministre. Un pouvoir exorbitant. Auquel on peut penser qu'un projet de loi vraiment constructif et soucieux de notre patrimoine devrait au contraire mettre un terme en stipulant qu'il sera strictement interdit de disposer de toute partie de cet inestimable jardin. Comme d'autres éléments de notre patrimoine commun, dont la liste reste à être établie.
SHENAZ PATEL
Dans un memorandum remis au ministre de l'agriculture Arvind Boolell
Le GNV demande un débat national
Le Groupe National de Vigilance a soumis mercredi dernier un memorandum au ministre Boolell, où il réitère en l'explicitant son rejet total et intégral du SSR Botanic Garden Trust Bill dont le retrait total et définitif est demandé.
Pour justifier ce rejet, le GNV met en avant une douzaine de raisons, ayant trait notamment au fait que ce projet de loi ouvre selon lui la voie à la privatisation franche ou déguisée, qu'il donne au ministère de tutelle des pouvoirs abusifs et sans appel lui permettant de vendre, de louer, de prêter, de céder les terres, plantes, arbres, objets appartenant au jardin, qu'il permet l'introduction d'une entrée payante et d'une obligation de paiement pour prendre des photos, qu'il permet l'installation d'infrastructures touristiques et commerciales ou encore la construction, la destruction ou la modification de tout ce qui existe dans le Jardin, qu'il autorise le licenciement et le transfert des travailleurs du jardin et la perte de cette longue expérience acquise, qu'il permet à ce Trust d'engager des travailleurs à des conditions d'embauche inférieures à celles pratiquées par l'autorité publique et à les congédier sans les mêmes compensations que celles en application actuellement, qu'il autorise la nomination de membres d'un Trust par et à la merci du ministre de tutelle, et qu'il transforme le concept botanique et d'espace public du jardin en un espace commercial qui détruira tout son cachet d'espace de nature et de tranquilité que le public a toujours apprécié et respecté.
Des dégradations déjà importantes
Le GNV remet par ailleurs en cause, dans ce memorandum, la valeur de la "pseudo-expertise" du BICFL, entreprise française dont le rapport aurait été utilisé pour décider de l'avenir du jardin, de même que la décision de s'inspirer du Kew Garden d'Angleterre, qui souffriraient selon le GNV d'une nette baisse de qualité botanique et esthétique découlant de l'orientation de plus en plus commerciale de sa gestion. "Est-ce vers cette même direction que le gouvernement mauricien veut aller?" interroge le GNV en fustigeant le recours à "des expertises de très peu de valeur" ayant déjà commencé à occasionner dans le Jardin des dégradations dont une liste est fournie une annexe. Liste en pas moins de 26 points qui met entre autres en avant la mauvaise circulation et la pollution de l'eau dans les bassins à nénuphars et lotus, entraînant l'envasement de ces bassins et la disparition à court terme de ces nénuphars qui constituent un atout phare de ce jardin.
Au-delà du retrait de ce projet de loi, le GNV, qui proclame son statut totalement apolitique et éminemment citoyen, demande au gouvernement de conserver le Jardin de Pamplemousses comme espace public financé par des fonds publics auxquels tous les Mauriciens ont contribué, d'amender la Constitution pour que les biens publics soient protégés contre toutes atteintes, au même titre que la propriété privée, et qu'un cadre légal et constitutionnel soit défini pour un partage des responsabilités de la gestion du patrimoine historique et naturel.
Le GNV demande en conséquence qu'un grand débat national soit lancé afin de permettre à tout un chacun de verser à ce dossier des observations, idées et propositions pouvant déboucher sur un projet d'ensemble original pour la gestion, la conservation, la protection et la valorisation de notre patrimoine.
A Pamplemousses vendredi
Le MSM* envoie un warning au gouvernement
"Pa touche nou patrimoine, Pa vane nou zoli jardin"*. Ce sont ces slogans, sur pancartes et banderoles, qui ont donné le ton du meeting tenu par le MSM vendredi dernier à quelques mètres du Jardin de Pamplemousses. S'élevant contre le projet de restaurant et le SSR Botanic Trust Bill, l'orateur principal, Sir Anerood Jugnauth, devait avertir qu'une manifestation monstre serait appelée si le gouvernement décidait de persister dans cette direction.
Au même titre que les autres orateurs à ce meeting, nommément Karl Offman, Prem Koonjoo, Anil Baichoo, Swaley Kasenally, Prem Nababsing et Vishnu Lutchmeenaraidoo, SAJ devait fustiger la politique de copinage et de jouissance à tout prix pratiquée selon lui par le Parti Travailliste, qui n'hésite pas pour cela à brader notre patrimoine. "Dépi ène certain temps, à force l'envi business for dan pays, nou pa pé guetté si nou protèze nou mem et l'avenir nou bane zenfan"* a ainsi fait ressortir l'ex-ministre des Finances en condamnant notamment le permis accordé pour l'installation d'une cimenterie à Port Louis. Fait marquant toutefois: l'ex-Premier ministre devait affirmer avoir cédé, en 1987, au chantage de l'un de ses ex-ministres, qui menaçait de s'allier à un autre parti et lui avoir accordé une portion de terre de l'Etat dans l'est.
Les autres thèmes abordés au cours de ce meeting ont été l'affaire du député Soburrun, la faillite d'Arvind Boolell en tant que ministre de l'Agriculture, le problème grandissant d'insécurité, l'état de décomposition avancée du gouvernement, la dégringolade de la roupie, la raréfaction des investisseurs, la chute de la roupie, l'accroissement de notre dette, les profits jugés outranciers faits par le gouvernement sur l'essence et le ciment dont la baisse du prix de vente sur le marché international n'est pas répercutée aux consommateurs locaux, l'augmentation jugée disproportionnée des salaires des ministres et députés alors que laboureurs et artisans attendent toujours depuis des années les recommandation du NRB à leur égard et la falsification alléguée du taux d'inflation (qui se monterait selon Vishnu Lutchmeenaraidoo à environ 15% et non 7%).
Note additionnelle de Yves Pitchen :
1* : le MSM (Mouvement Socialiste Mauricien) est un parti politique actuellement dans l'opposition parlementaire
2* : " Ne touchez pas à notre jardin, ne vendez pas notre joli jardin "
3* : " Depuis un certain temps, l'envie de faire des affaires est devenue tellement forte dans le pays que nous ne veillons pas à nous protéger nous- mêmes et l'avenir de nos enfants "
Reproduit avec l'aimable autorisation de la direction du MAURICIEN.
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