Article paru dans le quotidien LE MAURICIEN - samedi 13 février 1999.
(patrimoine)
Gilles Clément: " Le Jardin de Pamplemousses disqualifié en tant que jardin botanique "
Art Jonction, association culturelle animée par le photographe Yves Pitchen, a invité le paysagiste français Gilles Clément à Maurice, afin de recueillir son point de vue de professionnel sur le Jardin de Pamplemousses. Cet homme qui se définit plus volontiers comme jardinier que comme paysagiste, a conçu et mis en uvre de nombreux espaces verts à travers le monde. Pour chacune de ses réalisations, Gilles Clément est venu réaffirmer le sens premier de cet enclos, que l'homme conçoit et construit depuis qu'il est sédentaire. Au cours de cette interview, Gilles Clément sera formel concernant le statut du Jardin de Pamplemousses : " Il est disqualifié en tant que jardin botanique ". Cet espace naturel mauricien de renom serait victime, selon lui, de la maladresse et de l'incompétence des différentes instances qui ont la charge de son aménagement et de son administration.
Dans votre profession, comment définit-on le jardin aujourd'hui?
Il y a toujours eu des confusions autour de ce mot. Dans le code de Versailles, texte de référence en la matière, c'est un lieu relégué aux horticulteurs et autres spécialistes des plantes. Puis les jardiniers se sont appelés paysagistes, alors que dans certains cas ils seraient plutôt des entrepreneurs de jardin. Cela étant depuis dix ans, le jardin a commencé à être reconsidéré. Il fallait, en effet, revaloriser les jardins historiques dont la charge devenait lourde à gérer pour leurs propriétaires, qu'il s'agisse de l'Etat ou de privés. Il a fallu les améliorer, pour qu'ils puissent être visités et ainsi permettre de faire connaître leur valeur culturelle et historique. Beaucoup de jardins privés sont devenus publics en ce sens. Bien sûr il existe de nombreux Garden Center, de ces jardins qui existent en tant que marché, ou espace vert. Mais dans son sens noble, le jardin n'est revenu sur les devants de la scène que récemment Un véritable jardin doit être conçu comme un lieu privilégié, qui porte une idée et la transmet. Il s'écrit, il se dessine, il porte des symboles et offre une lecture d'une époque Avant cette renaissance des vrais jardins, les mêmes espaces évoquaient plutôt des lieux qui remplissaient un vide autour des maisons, bâtisses et autres constructions. Comme ces lieux relevaient d'une technique neutre et privée d'identité, nul n'avait envie de se les approprier et de les fréquenter.
En quoi le jardin se distingue-t-il du paysage, voire notion plus vaste encore, de l'environnement?
C'est le lieu privilégié de la rencontre entre l'homme et la nature. C'est un enclos, unique en son genre, où l'homme peut réaliser une utopie. Il ne peut en revanche intervenir n'importe comment dans un paysage, car cet espace relève d'un ensemble beaucoup plus complexe, où se mêlent le bâti et le végétal, et où vit une société donnée. Le paysage participe encore du domaine culturel, car il est fait de maisons, d'espaces naturels et son terrain va être travaillé d'une manière spécifique, propre aux habitants de cet endroit. Dans un paysage, il y a de l'affectif, du subjectif et du culturel. Quand on parle d'environnement, on donne une vision objective de ce même espace. On le perçoit et l'analyse à partir de données raisonnées, propres aux sciences (climatologie, botanique, etc), ou encore propres aux questions d'aménagement du territoire (occupation des sols, infrastructures et gestion de l'espace par l'homme) Le jardin est, quant à lui, associé à l'idée originelle du paradis. C'est un enclos spécial où l'homme peut exécuter son rêve. C'est un lieu, que l'on va protéger des prédateurs et des intempéries et dans lequel on accumule le meilleur. Aujourd'hui encore, les peuples que l'on pousse à se sédentariser dans certains pays d'Afrique nous montrent ce que pouvait être le jardin à ses débuts. Les premiers jardins sont probablement nés avec la sédentarisation de l'être humain. J'ai vu des nomades devenant sédentaires au Cameroun aménager leurs propres jardins. Ils y mettent alors tout ce qui est nécessaire ou convoité.
Cela nous ramène à une fonction utilitaire
Un jardin est toujours utilitaire, en ce sens qu'il apporte à la fois de quoi se nourrir par exemple et de quoi rêver. Ce lieu qui met en scène des êtres est le seul endroit où l'individu se donne la possibilité de s'identifier au monde du vivant. Soit il emploie alors une démarche dominatrice et va façonner la nature, voire la forcer dans certains cas, soit il accepte l'idée de ne pas la dominer, de s'adapter à elle et conçoit alors un jardin plus proche de l'écologie. En tant que science de l'environnement, l'écologie nous amène aujourd'hui à placer l'homme, dans une situation où il accepte mieux la nature et la conçoit comme un ensemble, dont il fait partie Cette discipline et les mouvements qu'elle a entrainé influencent aussi la fonction du jardin aujourd'hui.
Au delà de la part du rêve, en quoi les jardins contribuent à la conservation des espèces?
Pamplemousses, pour prendre un exemple qui nous est proche, a été conçu dans cet esprit au départ. Son équivalent parisien serait le Jardin des Plantes, où se trouve d'ailleurs le Museum d'histoire naturelle. C'est un conservatoire, où l'on va semer, planter, mettre sous serres, bref veiller à la reproduction de plantes rares et à leur multiplication. C'est comme ça qu'Yves Lesouef, du conservatoire botanique de Brest en France, a pu sauver le Dombeya Mauriciana, cette plante découverte à Maurice. Mais un jardin botanique est aussi un lieu où l'on va étudier l'évolution du vivant. Conservatoire ne signifie pas uniquement que l'on y conserve ce qui appartient au passé. D'ailleurs les plantes se chargent elles-mêmes d'évoluer à leur guise Elles se reproduisent, s'hybrident, inventent des trucs dans notre dos, elles ont fait de la manipulation génétique, bien avant que l'homme ne découvre ce phénomène! Il se passe dans un jardin, comme dans tout lieu où sont rassemblés des êtres vivants des phénomènes propres à la nature. ça bouillonne ! L'aspect conservatoire du jardin botanique est fondamental, pour préserver la diversité, mais ce n'est pas sa seule fonction. C'est aussi un lieu d'étude du vivant.
Au cours de votre séjour et sur invitation d'Art Jontion, vous avez visité le Jardin de Pamplemousses, dont le réaménagement donne lieu à de vives protestations. Que pensez-vous de ce lieu?
Il faut savoir que Pamplemousses est connu à travers le monde dans les milieux scientifiques de la botanique et du jardin. C'est un peu comme la Tour Eiffel pour les touristes. La récente visite que j'y ai faite, m'a donné l'impression que l'on y avait commis une très grosse maladresse En tant que jardin botanique, il est disqualifié! Je comprends qu'il a été victime de trois influences, politique, technique et idéologique, qui se sont avérées négatives. Les instances gouvernementales ont décidé de lui attribuer un autre nom et une nouvelle institution, c'est à dire d'en changer le rituel. L'Etat français a, à travers une de ses missions à l'étranger, visiblement nommé des incompétents pour formuler un projet, dont le dessein semble peu convaincant. Enfin, ce jardin est victime d'une mentalité globale qui vise à transformer n'importe quel site de qualité en un site soit-disant touristique et rentable. Peu importe alors la manière dont on va attirer le public. A la lecture de l'ouvrage de Rouillard, j'ai cru comprendre que Pamplemousses n'en est pas à sa première déconvenue. Mais il est clair qu'aujourd'hui, il devient un simple lieu de promenade.
Quels sont les éléments qui vous ont le plus choqué?
La plus grosse maladresse concerne l'uniformisation qu'on lui a fait subir en goudronnant ses allées. La hiérarchie des espaces a, faute de gestion, perdu son sens. J'ai le sentiment qu'on y mélange assez grossièrement les symboles. Dans ce type de jardin, les monuments ont normalement une place relativement discrète et surtout, ils sont aménagés en harmonie avec leur environnement. La grille blanche autour du lieu de crémation de Sir Seewoosagur Ramgoolam n'est pas du plus bel effet. Ce ne sont que quelques exemples. Si ce jardin continue de perdre son sens et devient laid, il n'aura plus d'intérêt, tant pour les Mauriciens que pour les touristes. Les choses semblent mal engagées, mais il est encore possible de le sauver en se ressaisissant autour d'une idée forte, d'un concept qui lui sera propre, et qui lui permettra d'exister en tant que tel, et non comme n'importe quel parc d'attraction.
propos recueillis par Dominique Bellier
Reproduit avec l'aimable autorisation de la direction du MAURICIEN.
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