article paru dans l'édition du journal WEEK-END du 26 juillet 1998

 

Enquête

Que faisons-nous de notre patrimoine?

Hier c'était le bâtiment de l'Imprimerie du Gouvernement, aujourd'hui c'est le Jardin de la Compagnie. Deux pans de notre patrimoine menacés par des projets dits de développement. Le premier a été écrasé par un énorme building. La résistance s'organise autour du deuxième. L'occasion, salutaire, de mesurer à quel point notre patrimoine est mis en péril, souvent irrémédiablement, en ce moment même, sous nos yeux. Car il n'y a pas que le Jardin de la Compagnie. Mais aussi celui de Pamplemousses où se mettent en place, actuellement, des transformations et des projets qui devraient nous inquiéter. Il y a aussi des musées dont les oeuvres, non assurées, disparaissent mystérieusement, des archives qui s'effritent, un théâtre qui s'effondre, des enjeux parfois mal mesurés, des intérêts juteux qui étendent leurs tentacules. Petites histoires pas toujours reluisantes.

 

Pamplemousses: jardin botanique ou parc d'attraction?

° Propositions pour restaurants et aménagement de dispositifs son et lumière

° Rénovation contestée du Château Mon Plaisir

Alors que toute l'attention est braquée sur le Jardin de la Compagnie, celui de Pamplemousses connaît en ce moment même des travaux qui nécessiteraient tout autant que l'on s'y arrête. Mais dont on a, curieusement, peu parlé jusqu'ici. Les faits, pourtant, remontent déjà à un certain temps.

Lieu historique reconnu à travers le monde pour sa valeur botanique et scientifique, le Jardin de Pamplemousses, (ou Jardin SSR), put pendant longtemps capitaliser sur sa richesse botanique et sur l'harmonie de son aménagement d'origine pour maintenir son excellente réputation et attirer de nombreux visiteurs. Mais une certaine dégradation devait toutefois se faire peu à peu sentir au cours des années, fruit du passage de certains cyclones mais aussi, surtout, du manque de compétences au niveau non seulement botanique mais aussi de l'aménagement général.

Suite à de nombreux constats défavorables, le gouvernement mauricien décide, en 1989, d'initier une réhabilitation du Jardin. Pour ce faire, l'aide du gouvernement français sera sollicitée.

Alors que certains s'attendaient à ce que cette aide se manifeste à travers la mise à disposition de l'expertise de spécialistes des jardins et du paysage, le gouvernement français signe avec le gouvernement mauricien, en mars 1993, une convention de financement pour la création d'un musée à l'intérieur du Château Mon Plaisir, cette grande maison de 160m2

construite en 1820 par les Anglais, située non loin de l'entrée ouest du Jardin. Aux termes de cette convention, il est décidé que la partie locale prendra en charge, au coût de 19,8 millions de Roupies, la rénovation du bâtiment, qui sera confiée à Allied Builders (la même compagnie qui rénova très mal le Théâtre de Port Louis). De son côté, la partie française proposait, pour Rs 9,2 millions, de financer l'aménagement intérieur du bâtiment.

Bétonnage discutable

Faisant dans "l'efficace" pour reprendre les termes de certaines des personnes concernées, la restauration, qui a débuté en octobre 1995, a impliqué une bonne part de bétonnage. Et des choix douteux, comme celui de la création, au beau milieu de la salle centrale, d'un deuxième escalier dont l'esthétique et la qualité de fabrication sont hautement discutables. Tout cela pour permettre à un plus grand nombre de personnes d'avoir accès à l'étage.

Car c'est en effet une fréquentation accrue que prévoit le projet français, dont l'élaboration a été confiée au Bureau d'Ingénierie Culturelle de la Fête et des Loisirs, le BICFL, dont le responsable, Jean Loup Pivin, s'était déjà vu confier, quelques mois plus tôt, une partie de la restauration du Théâtre de Port Louis, avec notamment la création d'un spectacle automatique.

Au terme d'une mission de quelques jours à Maurice en 1995, celui-ci élaborera un Projet d'aménagement du Château de Mon Plaisir, qui sera remis aux autorités mauriciennes, additionné d'une "note d'expertise sur le développement du Jardin de Pamplemousses".

Un document que nous avons pu consulter, et qui suscite d'emblée des interrogations sur les compétences réelles de cette équipe en matière d'aménagement d'un jardin botanique, à valeur historique et patrimoniale. Dans cette "note d'expertise" en effet, les signataires émettent une série de "recommandations" pour l'aménagement du jardin qui semblent relever davantage du parc de loisirs ou d'attraction que du jardin botanique. Y sont ainsi proposés, outre l'introduction d'un droit d'entrée, le"développement de recettes nouvelles, liées à des services nouveaux pour le public" : à savoir restaurant, cafétéria et boutiques souvenirs à être aménagées à l'intérieur du Jardin. Trois points boissons et restauration sont ainsi identifiés, l'un à l'ouest dans les communs du Chateau de Monplaisir (buvette plus confiseries et glaces), l'autre au sud dans le pavillon des guides et de la police, et le troisième à l'est, un ensemble cafétéria-restaurant de 200 couverts où l'on peut déjeuner et dîner, salon de thé en dehors des heures de repas). Egalement proposés des "nocturnes avec spectacle et sons et lumières et parcours lumière dans le jardin" .

Le rapport du BIC suggère par ailleurs que l'entrée principale soit fermée "sauf exceptionnellement pour un certain type de visites officielles" et que l'actuelle seconde entrée sur le parking devienne l'entrée principale. Ce en raison de l'impossibilité de créer un parking à proximité de l'entrée principale. Les autres propositions concernent notamment le développement de l'actuel enclos des animaux et l'installation de panneaux pédagogiques abrités par de petits kiosques de 8m2. "A ce propos, les toitures de paille ne font pas très historique et une homogénéisation des éléments architecturaux du Jardin serait bienvenue" souligne le rapport.

Un aménagement très "gadget"

Si aucune décision finale n'a encore été prise à ce stade sur la mise en application de cette partie du rapport, reste que la partie consacrée à l'aménagement muséal du Château Monplaisir, elle, a bel et bien été retenue, et que sa réalisation est en voie d'achèvement. Avec une réussite contestable.

Le plan d'aménagement intérieur soumis par le BIC en novembre 1995 prévoit en effet que

ce Château serve d'une part à "restituer les ambiances d'une maison coloniale à l'époque de son occupation avec tout le mobilier nécessaire et ses accessoires, et d'autre part au besoin

d'offrir aux visiteurs toutes informations complémentaires sur le château lui-même et son jardin par des moyens variés et vivants". Sont ainsi prévus une salle multimédia qui propose sous différents supports (cd rom, images, livres, herbier) les informations sur le site et à l'étage un espace audiovisuel scénographié qui "met en scène le jardin, la nature et le climat" .

Nous passerons sur tous les détails techniques de ces installations pour nous contenter de souligner leur côté très "gadget" et parfois caricatural, à l'image de ce dispositif audiovisuel qui se propose de montrer "les grandes lois de la nature et les rapports que l'homme entretient avec elle" avec un parcours scénographié notamment sur le thème des variations climatiques, soit l'installation, à l'intérieur, d'un parcours son et lumière qui montre tour à tour le beau temps, l'orage qui se déchaîne, puis le retour de soleil, avec pépiement des oiseaux...

Autres points contestables: la nécessité de tout ce dispositif pour une "visite interactive" du Jardin, alors qu'il suffit d'aller s'y promener; ou encore l'opportunité de l'arrachage du plancher en bois (qui aurait pris la destination d'une demeure privée) pour le remplacer par des dalles en béton; ou encore la logique derrière la fermeture définitive de toutes les ouvertures du premier étage, sans aucune climatisation prévue, qui risque, selon les spécialistes de la question, de transformer l'herbier projeté en véritable "champignonnière"!

Alerté par certaines personnes, le ministre de l'Agriculture, sous la tutelle duquel tombe le Jardin de Pamplemousses, aurait déjà soulevé la question avec l'ambassadeur de France il y a quelques mois. Et certaines mesures correctives auraient été tentées. Sans doute un peu tard.

A quelques mois de son inauguration, prévue "prochainement", le Château Mon Plaisir semble parti pour être un nouveau Théâtre de Port Louis: soit un chantier de rénovation et de réhabilitation où une réelle vision et expertise auront cruellement fait défaut... Combien de fois encore allons-nous ainsi irrémédiablement compromettre notre patrimoine, même en voulant le protéger?

La rue du Vieux Conseil s'endort

° Graves dégradations suspectées au Musée de Port Louis, fermé depuis ... cinq ans

Inaugurée en grande pompe le 1er juillet 1993, dans le cadre de la tenue chez nous du Sommet de la Francophonie, la rue du Vieux Conseil entièrement rénovée, transformée et rebaptisée Parcours culturel, n'aura pas réellement connu le sort reluisant auquel elle était destinée. Loin de l'animation qui était censée y prévaloir, c'est aujourd'hui une rue morne, morte, un simple chemin de passage. Les seuls lieux qui y vivent encore sont le Musée de la Photo et, dans un autre registre, le Café du Vieux Conseil.

La porte de la Maison du Poète est obstinément cadenassée. Le Musée de Port Louis n'a plus ouvert ses portes depuis cinq ans. Lors du cyclone Hollanda en 1994, sa toiture fut emportée. Le sommaire colmatage entrepris depuis n'empêche pas l'eau d'y pénétrer. Et les rares personnes qui ont eu l'occasion d'y mettre les pieds depuis parlent d'une humidité et d'un pourrissement qui font frémir qund on sait les petits trésors que recèle ce musée. Coeur du poète Robert Edward Hart, cloche du marché central qui servait jadis à annoncer l'heure de fermeture,

des correspondances historiques comme celle émanant de Buckingham Palace en 1810, des

bustes de diverses personnalités. Ici se trouvait également le collier mairal de Louis Léchelle, premier maire de Port Louis. C'est ce collier qu'utiliserait aujourd'hui le Lord-maire pour les fonctions officielles, après qu'eut été constatée, en novembre dernier, la disparition des colliers du maire et de l'adjoint-maire. Ou du moins ce que l'on prend pour tels. Car il est à noter qu'au départ, les autorités municipales n'étaient pas sûres si c'était le collier mairal ou le collier de Louis Léchelle qui avait disparu... L'enquête policière instituée suite à ces disparitions n'a toutefois rien révélé à ce jour.

Interpol alertée sur la disparition de tableaux de l'Institut

° Estimés à plus de Rs 10 millions, les 8 tableaux disparus n'étaient pas assurés, comme les 62 autres

Huit tableaux ont été portés manquants au Mauritius Institute, le musée national mauricien. Déclaration en ce sens a été faite à la police le mois dernier, suite à un inventaire qui a permis de constater la disparition de huit oeuvres dont la valeur totale a été estimée à un peu plus de Rs 10 millions. Selon nos renseignements, Interpol vient d'être alertée sur la question.

L'un des faits marquants de cette affaire est que les tableaux volés n'étaient pas assurés, pas plus que les 62 autres qui se trouvent toujours à l'Institut. En effet, cette institution nationale ne serait couverte que par une simple police d'assurance de Rs 1.5 million annuellement, couvrant le bâtiment et son contenu, ce contenu ne comprenant que les valeurs mobilières et non la valeur artistique de certaines d'entre elles. Ce, officiellement, parce que nous ne disposons pas d'expert capable d'évaluer la valeur des tableaux. Mais aussi, officieusement, en raison du coût. Selon nos renseignements, la direction de l'Institut aurait en effet été informée qu'une somme de Rs 700 000 annuellement était nécessaire uniquement pour assurer les 70 tableaux qu'il abrite. Somme dont cet organisme ne disposerait pas.

L'autre fait marquant est qu'aucune trace d'effraction n'a été notée à l'Institut. Ce qui laisse supposer d'éventuelles complicités intérieures. La tâche des enquêteurs est rendue d'autant plus difficile que l'on suppose que cette disparition peut être intervenue à n'importe quel moment à partir de 1992, date du dernier inventaire.

 

Théâtre de Port Louis: demande rénovation urgente!

Nous vous le révélions dans notre dernière édition: quatre ans après sa grande rénovation au coût de Rs 70 millions, le Théâtre de Port Louis se retrouve, à nouveau, dans un état de délabrement avancé. C'est la faute au constructeur insinue-t-on du côté de la municipalité. C'est la faute à ceux qui ne savent pas s'en servir "comme des êtres humains" rétorque le constructeur, Allied Builders, en faisant référence directe à la municipalité. C'est la faute aux employés qui y sont affectés qui ne font pas leur travail, rétorque le Lord-maire.

"La rénovation a été mal faite, et cela a créé beaucoup de problèmes par la suite. Pour se dédouaner, on ne trouve rien de mieux que de faire retomber cela sur nous", s'insurgent ces

huit employés. Avec leur aide, nous avons procédé à un petit inventaire des réels problèmes qui se posent au Théâtre. Jugez-en plutôt.

Au niveau des défauts structurels, on note que le plancher de la scène a été assemblé avec des clous en lieu et place des vis. Résultat: plusieurs planches bougent. Du bois non-traité a été utilisé en plusieurs endroits ce qui, à la longue, finit par entraîner des déformations impossibles à réparer et créé des fentes dans le plancher. De plus, à certains endroits, le plancher qui était déjà pourri n'a pas été remplacé au cours de la rénovation.

Les sièges révèlent eux une faiblesse fondamentale de structure au niveau des bras, avec l'utilisation d'un fer de calibre insuffisant. Résultat: ils ne résistent pas aux pressions exercées par ceux qui s'y asseyent et plusieurs d'entre eux sont en train de se casser. Cela sans parler de leur trop grande largeur, qui a considérablement réduit le nombre de places dans le théâtre, de leur profondeur qui fait qu'il est difficile d'en sortir une fois assis et de leur mauvaise disposition qui donne un grand nombre de sièges totalement aveugles.

Pas de climatisation, pas d'extincteurs

Au niveau de la toiture, un mauvais assemblage a laissé apparaître des suintements d'eau en plusieurs endroits, notamment dans le couloir, au foyer, sur la scène, dans les loges. Fait extraordinaire: aucune couche d'isolation n'a été prévue, ce qui fait que certaines répétitions ont dû parfois être interrompues en raison du bruit de la pluie sur le toit! Un comble pour un théâtre. De plus, des infiltrations de la lumière du jour peuvent être notées en plusieurs endroits. Quand à l'escalier qui a cédé, rendant dangereux l'accès au deuxième étage, il avait été mal fixé.

Au niveau de la climatisation, ce sont les électriciens du théâtre, non qualifiés pour cette tâche, qui sont chargés de s'en occuper. Faute d'entretien, deux des vingt quatre climatiseurs sont hors d'usage, et cinq autres "coulent", ce qui contraint à les fermer. Bientôt, le Théâtre de Port Louis se retrouvera sans climatisation.

Quant à la sécurité, elle peut inquiéter. Faute d'avoir été rechargés depuis leur installation, les extincteurs du théâtre sont aujourd'hui inutilisables. Et les cordes servant à monter et descendre les décors, usées à force d'être hissées sur les nouvelles poulies en fer, mises pour emplacer les anciennes poulies en bois, menacent de se casser à tout moment.

Aucun système d'intercom n'a été prévu entre les différentes régies, installées à divers niveaux. Ce qui a amené plusieurs techniciens étrangers, venus travailler au Théâtre, à se demander comment ses employés arrivent à se débrouiller. Les projecteurs n'ont plus d'ampoules, la régie son a été sous-contractée au coût de Rs 18 000 par mois, alors que le Théâtre est presque toujours fermé.

Enfin, de nombreuses heures supplémentaires n'ont pas été payées à ces employés par la municipalité.

Des défauts, on peut le constater, autant structurels que de gestion. Mais comment s'en étonner, lorsque l'on constate que le budget de la municipalité, pour cette année encore, ne prévoit pas un seul sou à l'item maintenance et entretien du Théâtre?

 

Shenaz Patel

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Reproduit avec l'aimable autorisation de la direction du MAURICIEN.

Copyright © 1996-1999 par David Vernazobres. Tous droits réservés.
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