article paru dans l'édition de l'hebdomadaire WEEK-END du 15 novembre 1998
Patrimoine national
Y a-t-il tentative de privatiser le Jardin de Pamplemousses?
° Introduction d'un projet de loi avec certificat d'urgence pour placer le jardin sous la responsabilité d'un trust
° Provisions faites pour instituer un accès payant
° Question parlementaire mardi sur un projet de restaurant
Placer le Jardin de Pamplemousses sous la tutelle d'un trust qui aura toute latitude pour le gérer: c'est l'objectif du SSR Botanic Garden Trust Bill, projet de loi qui a été présenté en première lecture à l'Assemblée nationale la semaine dernière par le ministre de l'Agriculture, Arvind Boolell, avec un certificat d'urgence, mais dont le texte n'a pas encore été distribué aux parlementaires. Le Special Legal Supplement du Government Gazette n°112 fait toutefois état de ce projet de loi qui comporte un certain nombre de clauses qui ne manquent pas de susciter des interrogations. Par exemple chez Lalit*, qui parle de tentative de privatisation du jardin. Des remous semblent déjà à prévoir, notamment autour de l'introduction d'un droit d'entrée et de la possibilité de certains aménagements commerciaux, voire "résidentiels", à l'intérieur du jardin.
Selon l'explanatory memorandum du Sir Seewoosagur Ramgoolam Botanic Garden Trust Bill, en date du 12 octobre 1998, l'objectif de ce projet de loi est de permettre la mise en place d'un Trust dont la responsabilité principale sera de "administer, preserve, develop, and promote visits to and knowledge about the SSR Botanic Garden".
Cette responsabilité sera confiée à un Board of Trustees, dont le président sera nommé par le ministre de tutelle, et qui sera composé d'un représentant du ministèrede l'Agriculture, de celui du Tourisme, de l'Environnement, du directeur du National Parks and Conservation Service et d'un maximum de cinq autres personnes "with proven knowledge and experience in agriculture, botany and conservation, to be appointed by the Minister". Un Board qui, à son tour, avec l'aval du ministre, désignera un directeur exécutif et qui aura également la capacité de décider du recrutement, renvoi, paiement, conditions d'emploi et de discipline des employés affectés au jardin.
Des pouvoirs ministériels très étendus
Au chapitre des pouvoirs du Trust, la section 9 stipule entre autres que celui-ci peut, avec l'approbation du ministre, "permit the use of the whole or any part of the garden for activities of a scientific, educational, historical, cultural or recreational nature" mais aussi "permit the provision of food or other refreshments within the Garden".
Est-ce à dire qu'un restaurant pourrait être aménagé à l'intérieur du Jardin Botanique? Des informations persistantes à ce sujet circulent en fait depuis quelques semaines, ce dont témoigne d'ailleurs une question parlementaire inscrite à l'agenda de mardi prochain au nom de Danielle Perrier. Le député MMM veut en effet savoir du ministre de l'Agriculture "if land forming part of SSR Botanical Garden has been leased for the purpose of setting up a restaurant and if so, will he indicate the name of the lessee and the terms and conditions of the lease".
Par ailleurs, la section 11 ayant trait aux restrictions aux pouvoirs du Trust permet d'apprendre que le Trust "shall not lease, or dispose by way of sale, gift, or exchange of any land, property or plant of botanical importance, or any historical object forming part of the Garden, without the approval of the Minister". Ce qui revient, en fait, à dire que le ministre peut décider, s'il le désire, d'avaliser la location, la vente, l'échange ou même la donation de terres, propriétés, plante ou objet historique faisant partie du jardin... Par contre, il est clairement stipulé, à la section 11 (c), qu'il ne sera pas possible de changer le nouveau nom du jardin.
Autre point important: celui ayant trait aux revenus. La clause 14 de ce projet de loi met en avant que les revenus du Trust consisteront, entre autres, de "any money appropriated from the Consolidated Fund or Capital Fund , any other sum that may lawfully accrue to the Trust from any other source" mais surtout de "such fees or charges as may be levied by the Trust". Ce que soutient la section 18 qui fait valoir que le ministre peut faire passer les règlements nécessaires notamment "for levying of fees and charges for entering the Garden, filming or photographing within the Garden, parking, camping or residing in the Garden".
"Ki sa vedir?*" interroge Lalit à ce sujet dans un communiqué rédigé mercredi dernier. "Eski ena proze pu mont lotel alinteryer Zardin Botanik Pamplemousses? Minis Boolell dwa enn explikasyon a piblik" , estime ce parti qui s'interroge également sur les ambiguïtés qu'entretient ce projet de loi au sujet des éventuels aménagements commerciaux qui pourraient être faits à l'intérieur du jardin. Lalit demande par ailleurs pourquoi le Jardin de Pamplemousses a pu, pendant toutes ces années, être maintenu comme un espace libre et public alors qu'aujourd'hui, quand le pays dispose de plus de moyens et de richesses, on veut en faire un espace payant. Autant de questions sur lesquelles nous avons tenté, en vain d'obtenir une déclaration du ministre Boolell.
Des démarches de privatisation déjà entamées
"Kifer kan pe donn later piblik a bann kapitalis pu nanye ditu, pu gran proze de lix, li nepli posib pu tu sitwayen ordiner vizit ek pas enn letan an trankilite dan ann bann rar Zardin Piblik nu pei? Kifer kapav depans plis ki 600 milyon rupi pu ranz ipodrom pu lekurs ek pena mwayin pu antretenir patrimwann pei?" demande Lalit. Qui estime qu'il est clair que ce gouvernement se lance là dans une entreprise de privatisation du jardin, et appelle en conséquence à une mobilisation générale pour un débat national sur ce projet.
Certaines informations tendent en tous cas à aller dans le sens d'une privatisation effectivement entamée à petits pas depuis un certain temps déjà. Ainsi, il ressort que le personnel employé par le Jardin est passé de quelque 216 à un peu moins de 100 en une année, suite notamment à la décision de confier le nettoyage et le gardiennage à deux entreprises privées, nommément Maxiclean et Securicor. A noter que le budget annuel consacré au Jardin de Pamplemousses s'élève, pour l'exercice financier 1998-99, à un total de Rs 17.2 millions (contre Rs 16.5 millions l'an dernier), dont Rs 13 millions seraient consacrés aux personnel emoluments.
Il nous revient par ailleurs que le conservateur du jardin, M. Rittoo, a effectué cette année un stage de trois mois aux fameux Kew Gardens en Angleterre, en vue d'étudier notamment le système de gestion, également confiée à un Trust, qui y a cours. Interrogé à ce sujet, ce dernier s'est refusé à tout commentaire. Certaines sources font toutefois état de la soumission d'un plan de développement où il est question d'aménager des "souvenir shops" notamment à l'intérieur du jardin. Rappelons par ailleurs que dans notre édition du 26 juillet dernier, nous faisions état d'un autre projet soumis par une entreprise française, le Bureau d'Ingénierie Culturelle de la Fête et des Loisirs (BICFL-Paris) qui avait, suite à une visite en 1995, proposé notamment l'introduction d'un droit d'entrée, et "le développement de recettes nouvelles, liées à des services nouveaux pour le public", à savoir restaurant, cafétéria et boutiques souvenir à être aménagées à l'intérieur du jardin.
Si certaines personnes dans les milieux du jardin semblent en tous cas assez favorables à ce projet de loi qui permettrait, de par le changement de statut, de "développer davantage le jardin", il n'en reste pas moins que méritent d'être posées les questions du statut, du financement, voire de la notion même de "développement" pour un jardin d'abord et avant tout botanique comme son nom l'indique. Loin de tout certificat d'urgence, le débat mérite en effet d'être lancé...
SHENAZ PATEL
Note additionnelle de Yves Pitchen :
1* : LALIT est le nom créole (en français, LA LUTTE) d'un parti politique d'extrême gauche
2* : - " Qu'est-ce que cela veut dire ? Est-ce qu'il y a un projet de construction d'un hôtel à l'intérieur du jardin ? Le Ministre Boolell doit une explication au public ".
Reproduit avec l'aimable autorisation de la direction du MAURICIEN.
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