article paru dans l'édition de l'hebdomadaire mauricien WEEK-END du 22 novembre 1998
Interrogations
La rentabilité à tout prix
Après les récents épisodes du Jardin de la Compagnie, de l'Ile aux Cerfs et les conflits qui commencent à nouveau à se faire jour entre hôtels et individus pour l'occupation de certaines plages, l'affaire du jardin de Pamplemousses vient à nouveau mettre en lumière l'esprit fractionnel et d'à-peu-près avec lesquels sont gérés notre patrimoine et nos espaces publics.
Ainsi, le ministre de l'Agriculture a présenté à l'Assemblée nationale, il y deux semaines un projet de loi, le SSR Botanical Garden Trust Bill, qui vise à confier la gérance du jardin à un Trust qui disposera, de concert avec le ministre, de pouvoirs qui peuvent sembler exorbitants. Réagissant à certaines inquiétudes concernant une éventuelle "privatisation" qui pourrait en découler, le ministre affirme que ce projet, qui vise à la préservation de notre patrimoine, est inspiré d'une part de la gérance du célèbre Kew Garden en Angleterre et d'un projet soumis par une entreprise française.
Cela appelle deux commentaires. Ayant trait à cette tendance que l'on retrouve encore et toujours chez nous, qui semble croire que ce qui se fait à l'étranger est forcément bon et adapté à nos réalités. En premier lieu, on peut avancer que Kew Garden jouit d'une situation particulière, dans la mesure où il s'agit là d'un espace qui fut privé avant d'être, pour résumer, semi-nationalisé. En tous cas un vaste espace, auquel la couronne d'Angleterre fit plusieurs donations supplémentaires de terres, et qui couvre aujourd'hui plus de 81 hectares. Ce qui permet effectivement d'aménager quelques boutiques, à la différence des quelques petits hectares de notre Jardin de Pamplemousses.
Pour ce qui est du rapport des Français en deuxième lieu, il convient de rappeler que ce fameux rapport, dont nous vous avions parlé en exclusivité dans ces colonnes le 20 juillet dernier, a été établi par M. Jean-Loup Pivin, directeur du Bureau d'Ingénierie Culturelle de la Fête et des Loisirs (BICFL-Paris), qui avait été retenu dans le cadre de l'installation du spectacle automatique au Théâtre de Port Louis. Au départ, cette entreprise française avait été retenue par la Mission Française de Coopération pour formuler un "Projet d'Aménagement du Château de Mon Plaisir" qui se trouve dans l'enceinte du Jardin et que devait aider à financer la représentation française. Ce rapport, sur lequel s'appuie le ministère de l'Agriculture, est additionné d'une "Note d'expertise sur le développement du Jardin de Pamplemousses", où l'auteur formule certaines suggestions ayant trait à l'aménagement de diverses infrastructures liées davantage aux loisirs dans le Jardin, tels que trois restautants, boutiques, spectacle son et lumière etc.
Cela est compréhensible dans la mesure où cette entreprise, comme son nom l'indique clairement, s'occupe de fête et de loisirs. Reste que l'on peut légitimement s'interroger sur les compétences de cette même entreprise pour ce qui est d'un jardin botanique. Et c'est ce rapport, qui, selon, nos renseignements, n'est pas sans causer certains embarras dans les milieux diplomatiques français, que nous, mauriciens, choisissons comme base de travail. Même sans imputer des motifs inavouables à qui que ce soit, il y a quand même lieu de s'interroger sur ce choix. Quitte à vouloir à tout prix une expertise française, nous aurions pu nous adresser à des professionnels reconnus dans ce domaine, à l'image par exemple du paysagiste Gilles Clément, qui était récemment en visite chez nous.
Au lieu de cela, nous avons choisi l'expertise du bureau français de la Fête et des Loisirs. Et cela est révélateur, alors que l'on entend parler avec de plus en plus d'insistance de l'aménagement d'un deuxième jardin botanique. Est-ce à dire que nous avons l'intention de transformer le Jardin de Pamplemousses en parc d'attraction? Pourquoi ne pas lui conserver sa vocation de jardin botanique et aménager ailleurs un parc d'attraction? Autant de questions dont il devrait être possible de discuter en toute sérénité.
Toute cette affaire s'inscrit dans une logique qui relève directement d'une volonté de rentabilité qui semble s'installer de plus en plus chez nous avec une logique implacable. Au cours de ces dernières années, divers espaces publics ont été négligés, leurs budgets réduits ou stagnants. Au point où l'on peut arriver à se demander si cela ne relève pas d'une volonté insidieuse visant à permettre l'entrée en jeu de la privatisation comme une réponse nécessaire et bénie. Il suffit de voir ce qui se passe à la National Parks and Conservation Service, qui aurait pu, à notre sens, avec les ressources nécessaires, gérer nos espaces publics comme le Jardin de Pamplemousses. Mais ce service a vu, au cours de ces dernières années, ses ressources réduites, certaines de ses compétences en matière de techniciens notamment étant affectées à d'autres services du ministère de l'Agriculture ou choisissant le privé mieux rémunéré.
"Nous ne faisons pas de l'économie, nous faisons du mercantilisme. Et un jour, le mercantilisme risque de tuer l'économie", fustige le photographe Yves Pitchen en faisant allusion à ce qui pourrait se passer si, demain, les touristes désertaient un jardin qu'aurait gagné la logique du commercial et de la rentabilité à tout prix, au détriment du cachet naturel et serein qui sont ses atouts. Une logique qui peut s'appliquer à d'autres espaces de notre île.
Et sans doute est-il temps d'engager un véritable débat sur la nécessité, pour notre Etat, de continuer à investir dans une réalité capitale autant pour l'avenir de notre tourisme que pour notre bien-être et notre sérénité sociale: l'espace, ici sur notre petite terre...
SHENAZ PATEL
Reproduit avec l'aimable autorisation de la direction du MAURICIEN.
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