Article paru le vendredi 26 mars 1999 dans l'édition du journal LE MAURICIEN
(en marge de la conférence de Gilles Clément à l'Université de Maurice)
Questions à Yves Pitchen (président d'Art Jonction)
"Gilles Clément peut transfigurer le Jardin de Pamplemousses"
Le paysagiste français Gilles Clément présentera vendredi son rapport d'expertise sur le Jardin de Pamplemousses, lors d'une conférence publique à 17h00 à l'auditorium Octave Wiehé de l'université de Maurice. Cette conférence gratuite intitulée Le voyage des plantes et le jardin de Pamplemousses, placée sous le haut-patronage du Ministère de l'Agriculture et de la Technologie alimentaire, est une initiative de l'Association Art Jonction présidée par le photographe Yves Pitchen. Celui-ci souhaite que ce rapport suscite une réflexion des décideurs avant la présentation de la nouvelle loi sur la gestion du jardin par un Trust. Yves Pitchen revient sur les "maladresses" constatées dans le jardin et l'urgence d'en faire un véritable jardin botanique.
Quel constat faites-vous du Jardin de Pamplemousses aujourd'hui?
Y.P. Pamplemousses est le sommet de la pyramide de notre patrimoine. C'en est vraiment le fleuron. Aujourd'hui, même si ce n'est pas délibéré, ce fleuron est mal géré, avec de mauvaises idées, avec une certaine désinvolture ou incompétence. En voulant bien faire, on part dans de très mauvaises directions, c'est ce que Gilles Clément appelle des "maladresses". Donc, si nous continuons à aller dans cette direction, j'ai très peur qu'à terme le Jardin des Pamplemousses se dégrade, se banalise, se ringardise, se mercantilise et se disqualifie en tant que jardin botanique.
Aujourd'hui, Pamplemousses n'est plus qu'un décor botanique qui date d'un siècle ou deux et où il n'y a plus grand chose d'actif dans ce domaine. Nous avons eu de très mauvaises propositions venues de l'étranger et nous allions prendre une direction très mercantile - restaurants, boutiques à T-shirts, etc. Il faudrait qu'on veille d'abord à ce que le Jardin de Pamplemousses garde son cachet et ne subisse pas une pseudo réhabilitation à coup de gadgets et de clinquant.
Est-ce que ce risque est bien réel aujourd'hui?
J'en ai bien peur. Nous constatons par exemple qu'on a déjà asphalté toutes les voies; c'est une très très grosse maladresse. Cela a été fait par les autorités mauriciennes qui ont suivi les recommandations d'un très mauvais rapport français datant de1995. La reconstitution du Château de Mon Plaisir ressemble à l'original mais elle n'a plus rien de l'authentique château. Les bois ont disparu, les parquets en teck ont disparu pour faire place à un carrelage très ordinaire; le premier étage en bois a été remplacé par une dalle en béton. En plus de ce travail il y a des propositions d'aménagement d'espaces commerciaux (restaurants, boutiques, buvettes, boutiques d'artisanat) en grand nombre. Le risque est de voir le Jardin des Pamplemousses transformé en un "Caudan Botanical Garden" est là (NB : Le Caudan à Maurice est le nom du tout nouveau méga-shopping-centre construit sur le front de mer de Port-Louis et qui n'a malheureusement à offrir aux visiteurs que des activités commerciales). J'exagère peut-être un peu mais c'est cela qui est à craindre. En plus, le ministre Boolell a lancé son projet de loi qui risque d'accélérer ce mouvement-là.
Il affirme le contraire en disant que ce projet de loi veut redonner au jardin l'autorité compétente. Un conseil d'administration sera constitué pour le gérer et le ministre me cite comme prochain membres de ce board des fonctionnaires du Ministère de la Culture, du Tourisme, de l'Agriculture. Ce ne sont, à mon avis, pas des personnes qui ont des compétences historiques, botaniques, scientifiques. Il faudrait un vrai conseil de personnalités compétentes, quitte à trouver des personnes de l'étranger mais qui ont les savoir-faire requis et qui travailleront avec les jeunes Mauriciens qui ont déjà pris une option scientifique dans les universités. C'est pour cela que moi je souhaite que le rapport de Gilles Clément soit un rapport contradictoire pour que les choses bougent.
Vous attendez beaucoup de ce rapport d'expertise de Gilles Clément?
Gilles Clément est une compétence reconnue dans le monde entier. Il n'a rien d'un "bricoleur". Il a une telle reconnaissance internationale qu'un rapport signé Clément ne peut pas être pris à la légère. Cet homme peut transfigurer le jardin botanique. Si on est de bonne foi, on ne peut que reconnaître qu'on est en face d'un grand maître et il faut avoir la modestie et la bonne volonté de prendre en compte cela. Cependant il peut toujours y avoir des antagonismes ou des lobbies opposés à sa vision des choses. Le ministre Boolell fait cependant preuve de bonne volonté. Il a été fair-play et est très à l'écoute.
Toutefois, il n'a pas remis en question son projet de loi. Mon plus grand souhait serait cependant qu'il soit revu dans son ensemble. Nous pouvons imaginer la mise en réseau de Pamplemousses avec les plus grands jardins de l'océan Indien que ce soit l'Inde, la Malaisie, l'Australie, l'Afrique du Sud, et imaginer une démarche scientifique. Demandons à Clément de continuer à travailler avec nous, et pourquoi pas, de venir siéger dans ce Trust. Si ce n'est pas lui, qu'il nous donne les noms des grandes personnalités scientifiques qui viendraient siéger dans ce conseil d'administration et qui permettraient de nous mettre à niveau. Il faudrait que le ministère puisse comprendre l'importance de tirer Pamplemousses vers le haut.
Estimez-vous que cette loi donne trop de pouvoir à l'Etat sur le jardin botanique?
En effet, le projet de loi va entériner une situation très dangereuse. Il donne tout pouvoir à un ministre de l'Agriculture de dilapider le jardin, s'il le veut. Il peut louer, céder, retirer tout ou partie du jardin. Nous avons dit à Arvind Boolell que cela est très dangereux car si lui est un gentleman et qu'il ne touche pas au jardin, demain son remplaçant pourra faire ce qu'il voudrait et c'en sera fini de Pamplemousses. Il faut éviter de donner aux politiques la possibilité de pouvoir dilapider le patrimoine public.
Il faut rester vigilant et le convaincre qu'il y a tellement de choses à changer dans ce projet de loi qu'il vaut peut-être mieux le laisser tomber et reconstruire autre chose. Il sera d'autant plus facile à ce moment là pour les botanistes d'y venir travailler. Les choses bougent beaucoup à Maurice et notre capital-patrimoine s'appauvrit. Il n'y a pas encore de prise de conscience de ce que cela pourrait entraîner au niveau macro-économique. On dit ce qu'on veut, la destination Maurice et son environnement se dégradent. On ne peut pas se contenter de regarder la beauté de la nature ailleurs que chez nous, par télévision interposée notamment, et continuer de croire que nous sommes dans un pays vierge. L'île Maurice n'est plus un petit paradis. Pour que cela redevienne vrai, le jardinage attentif de notre pays s'impose à l'avenir.
Shenaz Patel
Reproduit avec l'aimable autorisation de la direction du MAURICIEN.
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