article paru dans l'édition du journal WEEK-END du dimanche 28 mars 1999

(en marge de la conférence de Gilles Clément à l'université de Maurice)

Gilles Clément, paysagiste:

Approfondir la vocation à la fois botanique et publique du Jardin de Pamplemousses

Venu à Maurice en janvier dernier à l'invitation de l'association Art Jonction, pour fournir un avis d'expert dans le cadre de la polémique entourant certains projets pour le Jardin de Pamplemousses, le paysagiste français Gilles Clément a passé quatre jours chez nous au cours de la semaine écoulée pour présenter un pré-rapport. Une présentation qui, cette fois, s'est faite sous l'égide du ministère de l'Agriculture, sous la tutelle duquel tombe le jardin. A partir d'une rencontre, du pré-rapport et de la présentation faite par Gilles Clément à l'Université vendredi dernier, l'essentiel de son constat et des orientations qu'il préconise pour préserver et étendre le rayonnement du jardin. Position dont la nouveauté est de mettre l'accent sur la nécessité de conserver le lieu comme espace de promenade tout en développant l'aspect de préservation et de développement d'espèces indigènes et endémiques qui, au-delà du seul intérêt botanique, pourraient nous rapporter des fonds dans le cadre d'un judicieux programme d'exploitation à des fins pharmaceutiques notamment.

Le pré-rapport de Gilles Clément, qui se présente comme une plaquette largement illustrée de photos couleur, s'organise selon trois échelles: locale, nationale et internationale.

L'échelle locale concerne, directement, la question d'aménagement technique et esthétique. Ayant visité le Jardin en 1987, Gilles Clément dit avoir été frappé, voire choqué, cette fois, par l'asphaltage des sentiers qui est intervenu depuis. "Il y a une grande disqualification, avec cet asphaltage qui fait que le jardin change de statut, passant dans celui de l'espace public avec carrefours, rond points", dit-il, en relevant également le fleurissement actuel du jardin qui, selon lui, relève également de celui utilisé pour les rond-points!

Certains points positifs sont par ailleurs relevés, notamment au niveau de l'entretien. Mais là aussi, le constat est mitigé. "Le Jardin est propre dans le sens hygiénique du terme, comme on le dirait d'un salle de bains. Ce qui n'est pas forcément biologiquement correct, et ce qui peut être un peu contraire à ce qu'est la vie dans un jardin" , relève-t-il. A ce sujet, s'il souligne la beauté, la prestance et, souvent, la rareté des végétaux présents au Jardin, il met aussi en avant le très petit nombre d'espèces juvéniles, "comme si la gestion du patrimoine horticole ne prenait pas en compte la nécessité de régénérescence des plantes".

Le paysagiste estime par ailleurs qu'il y a aurait des désaménagements mais aussi quelques aménagements à faire aujourd'hui, notamment en termes de réparations visuelles concernant le mur qui a été érigé là où se trouvaient autrefois une haie de bambous géants, mais surtout concernant le parking et l'accès. "Il est évident que pour des raisons pratiques, principalement de stationnement, on ne peut pas forcément conserver l'entrée du côté des grilles victoriennes. Mais pour ce qui est de l'entrée de derrière, il manque là des écrans de traitement de perspective et une véritable scénographie d'accès. Parce qu'il est important que lorsqu'on pénètre dans ce Jardin, on ait vraiment l'impression d'entrer quelque part, dans un lieu important et unique. Ce qui n'est pas le cas actuellement pour l'entrée sur le parking", fait-il ressortir.

Enfin, Gilles Clément met l'emphase sur l'aspect de l'eau, le réseau de canaux mis en place à Pamplemousses étant selon lui l'une de ses caractéristiques à mettre en valeur autant que ses richesses botaniques. "Le système conçu à l'origine pour l'eau est une des richesses du Jardin, mais en même temps, l'eau est, de plus en plus, et à travers la planète, un problème. D'où la nécessité d'une étude approfondie pour juger du problème de sécheresse, de la qualité de l'eau, de l'entretien des bassins et de la circulation", recommande-t-il.

Au chapitre de l'échelle nationale, Gilles Clément met en avant la notoriété exceptionnelle du Jardin de Pamplemousses, aussi connu selon lui que le pays où il se trouve, ce qui n'est pas le cas de beaucoup de jardins à travers le monde. Un patrimoine à préserver à tout prix. Or, constate-t-il, "Maurice, aux prises à une dynamique forte d'expansion économique et sociale, n'a pas encore conçu de structure adaptée à la protection et à la gestion de son patrimoine. Sans doute est-ce le moment d'y songer. Il y a urgence: cela concerne autant les identités culturelles menacées que les espèces en danger et, en dernier recours, le tourisme. On ne peut imaginer une activité touristique durable dans l'île uniquement basée ur le pouvoir attractif des lagons. Pamplemousses s'inscrit dans cette perspective. Mais on ne peut imaginer le jardin promis à la seule promenade, envisagé comme un simple décor, et géré comme un parc d'attraction ordinaire", estime-t-il, en mettant l'accent sur la nécessité absolue d'une politique et d'un objectif définis à ce sujet, ce qui fait actuellement défaut.

Selon lui, pour comprendre Pamplemousses et déterminer clairement ses objectifs, il convient de restituer le Jardin dans un contexte historique planétaire, celui d'un lieu qui, à travers son créateur, Pierre Poivre, joua un rôle décisif à l'époque pour briser le monopole que détenaient les Hollandais sur les épices. "Si l'on se replace dans le contexte historique de cette fin du XVIIIème siècle, le commerce des épices se compare à celui du pétrole. Mais il existe aujourd'hui un domaine de prospection directement comparable à celui des épices à cette époque: il s'agit de tout ce qui, dans la nature, peut générer d'importants profits, par exploitation directe ou par synthèse" souligne Gilles Clément, qui met en avant les immenses sommes engagées par tous les grands laboratoires du monde à la recherche de molécules présentes dans la nature pour aboutir notamment à des médicaments ou à des parfums par exemple. Une possibilité qu'il est possible d'exploiter à travers le programme Biodivalor, qui consiste à faire revenir les royalties aux pays où sont prélevées ces richesses. "L'axe de réflexion qui pourrait aider à dynamiser le Jardin de Pamplemousses peut justement être axé sur la protection des espèces indigènes et endémiques, leur valorisation possible après une phase de repeuplement en prenant des mesures dès aujourd'hui pour la protection commerciale. Car le jardin de Pamplemousses est un enjeu économique aussi. Sauf qu'il faut se garder du mercantilisme" dit-il.

A ce sujet, Gilles Clément ne se dit pas forcément opposé à de raisonnables aménagements commerciaux, qui permettraient de lever des fonds à travers la vente d'objets directement liés au Jardin. Par contre, il estime que l'imposition d'un droit d'entrée serait une erreur, surtout par rapport aux Mauriciens et préconise davantage, dans la même lignée qu'une suggestion émise dans ces colonnes l'an dernier, la perception d'une taxe sur le billet d'avion. A charge de reconnaître l'importance de ce lieu. "Certains aménagements peuvent être considérés comme coûteux. Mais quand je vois par exemple un hôtel comme le Prince Maurice de Nassau, qui est remarquable tant du point de vue du travail, de l'intelligence et de l'argent qu'il dénote, je ne peux pas m'empêcher de me demander comment il se fait que l'on puisse avoir cela pour un hôtel et pas pour un lieu capital comme le Jardin de Pamplemousses", commente Gilles Clément. Dans ce contexte, il ne se dit pas forcément opposé au recours au privé, à condition toutefois que l'Etat garde la stricte possession et protection de l'intégrité des lieux. Et c'est à ce chapitre qu'il propose la mise en place d'un Comité scientifique et d ‘éthique qui serait composé de certains experts mauriciens et étrangers de renom, dont certains lui auraient déjà signifié leur assentiment à participer à une telle entreprise qui, à partir de cette expérience, pourrait ensuite rayonner sur le monde entier.

Beaucoup de questions ont été posées à Gilles Clément vendredi dernier à l'issue de la présentation de ce pré-rapport. Portant sur la politique générale, le projet de loi à être voté mais aussi ayant trait notamment à l'emploi menacé du personnel. Et si un des intervenants se demandait si, au fond, on n'en demandait pas trop au Jardin de Pamplemousses, il conviendrait peut-être de se demander si, au fond, on n'attendait pas trop de Gilles Clément. Qui, en tant que paysagiste d'expérience, peut nous proposer des observations portant sur l'aspect philosophique et l'aménagement physique du jardin. Mais non sur l'aspect politique des choses, dont il nous revient, finalement, de débattre et de décider. Gilles Clément a présenté un pré-rapport. A partir de là, le débat local doit être ouvert pour décider, réellement, ce que nous voulons faire du Jardin de Pamplemousses.

SHENAZ PATEL


Les Déclarations après la conférence

 

Firoz Ghanty du GNV: "Attention à la récupération"

"Le pré-rapport de Gilles Clément va globalement dans le sens que nous souhaitions. Nous l'accueillons donc favorablement", déclare Firoz Ghanty au nom du Groupe National de Vigilance. "Ceci dit, il faut dénoncer la manipulation du ministère de l'Agriculture qui prend sous sa tutelle le séjour et la conférence de Gilles Clément. Il faut donc faire attention à la récupération qui consisterait à seulement adopter quelques unes des recommandations de Gilles Clément, tout en gardant en l'état le projet de loi portant sur le Jardin reste en état, alors que nous demandons son retrait pur et simple. Le rapport Clément est intéressant, mais le combat reste entier", conclut-il, en annonçant d'autres actions du GNV à ce sujet très prochainement.

Arvind Boolell: "Clément comme coordinateur"

"A la lumière des discussions que nous avons eues avec les ONG, les forces vives, des articles parus dans les journaux, des recommandations de certaines personnes comme MM. Jean-Noël Humbert et Jean-Paul Adam, nous avons décidé de faire appel à l'expertise de M. Gilles Clément, que j'ai pu rencontrer lors de sa venue chez nous en janvier dernier. Ce qui explique notre patronage de sa présente visite", nous déclarait hier le ministre de l'Agriculture, Arvind Boolell. "Nous avons eu des discussions très franches, et je lui ai fait comprendre que notre volonté est de laisser la gérance de ce jardin à ceux qui en ont acquis les connaissances nécessaires. D'où le projet de loi, que nous maintenons dans son essence, ce qui n'empêche que nous sommes ouverts à tous amendements convaincants qui pourraient être présentés. De son côté, Gilles Clément présentera son rapport final dans quelques semaines, et les choses iront de l'avant à partir de là. On est sur la bonne voie".

Il nous revient par ailleurs que le ministre avait l'intention, lors d'une réception qui devait se tenir hier soir, de proposer à Gilles Clément d'assurer la coordination du comité scientifique et d'éthique dont il propose la mise en place dans son pré-rapport.

 

ENCADRE

 

 

Vers un deuxième samadhi*?

S'achemine-t-on vers l'aménagement d'un deuxième samadhi au Jardin de Pamplemousses? Selon certaines informations, un comité avait déjà été mis en place autour de cette question en 1988, sous la présidence de Bhinod Bacha. Par ailleurs, un budget de Rs 50 millions aurait été retenu à cet item l'an dernier sous le vote du Prime Minister's Office. Et un architecte indien de renommée internationale, M. Gujral, était à Maurice l'an dernier pour donner ses impressions à ce sujet. Peut-être un débat à susciter, aussi, sur la place à être accordée aux symboles et monuments au sein d'un jardin botanique.

Les guides en colère

Une vingtaine de guides opérant au jardin de Pamplemousses étaient présents vendredi dernier à l'auditorium Octave Wiehé, dans le but évident de faire entendre leur voix et leurs doléances. Visiblement mécontents de n'avoir pu le faire, le junior minister à l'Agriculture, Vinod Bojeenauth, ayant quitté la salle avant l'heure des questions, ils se sont regroupés en fin de séance autour du président de l'AHRIM, M. Sen Ramsamy, pour faire entendre leur frustration.

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Note additionnelle de Yves Pitchen

1* : Samadhi : Mémorial à la mémoire d'un défunt. En l'occurrence, il s'agit d'un Samadhi à la mémoire du Premier Ministre Sir Seewoosugur

Ramgoolam

Reproduit avec l'aimable autorisation de la direction du MAURICIEN.

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