ART JONCTION
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JARDIN DE PAMPLEMOUSSES
Le SSR Botanic Garden Trust Bill :
une mauvaise idée pour le patrimoine national
article de Yves Pitchen, président de l'Association Art-Jonction, paru dans l'édition du journal Le Mauricien du jeudi 15 avril 1999
Le projet de loi (SSR Botanic Garden Trust Bill) que le Ministre Boolell a présenté en deuxième lecture au Parlement, mardi dernier 6 avril n'a fait l'objet d'aucun débat puisque l'opposition parlementaire venait de se faire expulser de la séance.
Quoiqu'il en soit, il serait peut-être bon de proposer au public une critique détaillée de ce projet de loi qui va, à notre sens, permettre à moyen terme, au gouvernement de se dé-saisir du jardin de Pamplemousses et réaliser ainsi quelques économies sur le budget de l'Etat.
Le passage de la gestion du jardin depuis le budget et le contrôle de l'Etat vers une gestion dirigée par un " Trust " permet en effet au gouvernement de ne plus financer entièrement les dépenses nécessaires à l'existence du jardin. Il va falloir que le Trust qui gérera à l'avenir le jardin trouve des sources de financement alternatif.
Une des ressources déjà prévue sera l'introduction d'un droit d'entrée pour les visiteurs du jardin. Dans un pays où les espaces publics et gratuits sont peu nombreux et où un sentiment de plus en plus perceptible de dépossession de ces espaces est ressenti par la population (plages publiques privatisées, etc), l'idée de rendre l'accès du jardin payant ne me paraît pas bonne du tout. Il existe des moyens différents d'obtenir des ressources financières pour le jardin.
Le paysagiste et philosophe de la nature, Gilles Clément a, lors de sa conférence du 26 mars dernier sur Pamplemousses, insisté sur la nécessité de redorer le blason du jardin. Il faut effectivement constater qu'aujourd'hui, Pamplemousses n'est plus qu'un vieux décor botanique sans plus. Cela signifie à moyen terme un appauvrissement notable de son capital botanique. En dehors de cette première constatation, Gilles Clément a essayé de convaincre son auditoire qu'il ne fallait pas seulement considérer Pamplemousses ainsi que notre patrimoine botanique indigène et endémique comme une curiosité anecdotique mais qu'au contraire il fallait se rendre compte que l'un des grands enjeux économiques du 21è siècle sera la nécessité de défendre et protéger ce patrimoine de plus en plus convoité par des intérêts spéculatifs privés étrangers (médicaux, pharmaceutiques, cosmétiques, agro-alimentaires, etc). Chaque espèce végétale endémique qui disparaît de Maurice est, sans aucun doute, un capital " économique " en moins pour nous dans le siècle à venir. Cette grande bataille de la protection de notre patrimoine végétal peut être exemplarisée en valorisant le site de Pamplemousses dans cette optique. Des orientations scientifiques et botaniques de très haut niveau doivent se développer à Maurice et à Pamplemousses. Des travaux de recherches et de protection du patrimoine botanique peuvent eux-mêmes être présentés au public et aux visiteurs de Pamplemousses de manière intelligente et raffinée pour permettre la prise de conscience dans les esprits de l'importance vitale de notre bio-diversité.
Cet enrichissement de la signification botanique du site de Pamplemousses aurait inévitablement des répercussions au niveau macro-économique. Sans imaginer ce que ces orientations pourront nous apporter dans un avenir un peu plus lointain, il est évident que cette façon pertinente d'envisager les choses sera une garantie très efficace et immédiate de conserver la qualité du site, et par là même son impact très important sur notre clientèle touristique. L'aspect éducatif, pédagogique et touristique du jardin est très important.
Ces recommandations demandent évidemment un financement conséquent et la mise en place d'une équipe de tout premier ordre.
Or, il se fait que le gouvernement prend la direction inverse de ce qu'il devrait faire et veut aujourd'hui se débarrasser du jardin de Pamplemousses comme d'un fardeau financier. Pour le Gouvernement, le jardin de Pamplemousses est un " éléphant blanc " qu'il faut extirper du budget de l'Etat. Il est vrai que depuis quelques années, des dépenses importantes ont été engagées au jardin par l'Etat mais sans discernement et en s'appuyant sur de très mauvaises recommandations (françaises notamment). Maintenant que les gabegies et les maladresses ont été faites, le ministère de l'Agriculture souhaite se désengager et semble persuadé qu'un Trust, tel que défini par la nouvelle loi, sera plus capable de restaurer les dégâts et d'orienter le jardin dans la bonne direction. Et c'est aussi ce que beaucoup de personnes peu informées imaginent. Mais c'est fort probablement le contraire qui va se passer. Le jardin sera dorénavant géré encore plus à l'économie. Les grands travaux nécessaires deviendront de " petits-grands travaux ". La vision générale va devenir liliputienne en raison des difficultés qu'il y aura à générer des fonds suffisant que seul l'Etat aurait pu octroyer généreusement.
Les retombées macro-économiques du jardin sont très importantes mais très diversifiées et très diluées. Elles sont notamment perceptibles au niveau touristique, mais pas seulement.
Il est donc difficile de remplacer le rôle et l'engagement de l'Etat dans des investissements à retombées non immédiates, par des sources alternatives de financement du jardin provenant de partenaires privés qui n'auront comme seuls objectifs, eux, que de retrouver très rapidement leurs mises de fonds avec des intérêts produits sur le court terme.
A-t-on jamais vu des sociétés privées (surtout à Maurice) s'investir profondément à ultra-long terme dans un domaine aussi peu " rentable " que la protection du patrimoine ? Non ! Ce n'est d'ailleurs pas leur rôle. Si certaines sociétés s'y sont intéressées ça ne l'a été que de manière limitée, épisodique, anecdotique ou familiale.
Que va-t-il alors se passer à Pamplemousses ? Il est prévu beaucoup moins de ressources financières de l'Etat et des financements privés doivent être recherchés pour prendre la relève de l'Etat. Ces financements privés exigeront inévitablement des retombées commerciales immédiates. Nous serons donc en plein scénario de " mercantilisation " de cet espace patrimonial international.
Le ministre de tutelle prétend que le SSR Botanic Garden Trust Bill ne va pas privatiser le jardin. Et pourtant, quand ce n'est plus seulement l'Etat qui finance, qui alors si ce n'est le secteur privé ? Il s'agit donc bien, qu'il le veuille ou non d'une forme de privatisation de bas étage.
Les ressources manqueraient à l'Etat ? Les frais de gestion du jardin n'ont cependant jamais pesé très lourd dans le budget de l'Etat : tout au plus une quinzaine ou une vingtaine de millions de roupies par an. (Pensons par contre aux investissements récents de l'Etat dans un projet de création d'un nouveau champ de couses de chevaux : 450 millions cette année!) L'argument est donc déjà fallacieux. Mais s'il fallait malgré tout le prendre en compte, dans ce cas, l'Etat aurait très bien pu faciliter des donations financières du secteur privé sous forme d'avantages fiscaux. Cela ne se fait pas à Maurice ? Eh bien dans ce cas commençons à le faire, c'est indispensable. Par contre laisser à quelques intérêts privés le soin de décider de l'orientation obligatoirement de plus en plus commerciale du jardin, non. C'est extrêmement dangereux.
Il est temps d'imaginer une intervention du secteur privé sous forme de " mécénat " ? Mécénat, dans son sens le plus noble, voulant dire justement un investissement sur le très long terme et dans un esprit large d'aide à la conservation de la richesse nationale artistique et patrimoniale. Le secteur privé a une responsabilité nationale à ce niveau et le gouvernement serait bien inspiré de rechercher les moyens d'attirer vers le domaine du patrimoine national les moyens financiers et les capacités de ce secteur privé. Mais, encore une fois, en conservant le bien public sous une tutelle compétente d'Etat, seule garantie pour éviter les petits intérêts mercantiles et égoïstes de dévaster ce patrimoine. En tout cas en permettant le contrôle démocratique de la direction qui sera engagée à l'avenir pour Pamplemousses. La nation toute entière doit pouvoir conserver un droit de regard sur ce joyau qu'est Pamplemousses. Ce contrôle sera impossible une fois que le jardin sera géré par un Trust. Les petits passe-droits et malversations seront couverts dès ce moment par le secret professionnel.
Comment intervenir auprès des autorités pour leur demander beaucoup plus de pertinence dans l'élaboration des règles de gestion d'un jardin botanique aussi riche et rare que Pamplemousses ?
Comment leur faire comprendre que le jardin doit rester en dehors des querelles d'attributions de contrats qu'inévitablement les appels d'offres du Trust vont provoquer ? Comment faire pour qu'un vrai comité des " sages " et des grands professionnels de la botanique puisse entreprendre une vraie réflexion sur ce que doit être et devenir Pamplemousses dans l'intérêt général ?
Comment faire comprendre à toutes nos grosse têtes pensantes que ce combat n'est pas un combat de passéistes-romantiques mais qu'il s'agit d'un combat d'avant-garde avec une réflexion très pointue au niveau économique et macro-économique.
Lorsque le mal est fait il est très difficile de faire marche arrière et cela coûte très cher. Ne peut-on pas dès aujourd'hui réfléchir profondément sur les implications du changement de statut du jardin sur le long terme ?
Est-ce si peu important ?
Un jardin ?
Un paradis ?
Il est vrai que l'enfer nous passionne beaucoup plus.
Yves Pitchen
10 avril 1999
Reproduit avec l'aimable autorisation de la direction du MAURICIEN.
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