article paru dans l'édition de l'hebdomadaire WEEK-END du 3 janvier 1999
Bilan Patrimoine
Au secours, on dilapide!
Rude année pour le patrimoine. Qu'il s'agisse de monuments, d'institutions mais aussi et surtout d'espace, des éléments importants de notre patrimoine ont été soumis cette année à de graves menaces, parfois sauvés in extremis par une mobilisation citoyenne qui y a gagné une ampleur et une force nouvelles. Face à des tentations grandissantes de dilapidation, l'activation du National Heritage Trust Fund annoncée la semaine dernière pourrait peut-être constituer une capitale lueur d'espoir pour l'année à venir.
Trop souvent, l'utilisation du mot patrimoine ne suscite chez nous que l'évocation de quelques vieilles ruines. Or, dans son acception de biens hérités de nos ancêtres, cette notion recouvre tout aussi bien un certain nombre d'espaces faisant partie de la richesse nationale, en raison de leur histoire d'une part et de diverses autres valeurs qui leur sont propres. On peut ainsi considérer que c'est le cas notamment du Jardin de Pamplemousses, ou encore du Jardin de La Compagnie.
Ces deux lieux ont été le théâtre, cette année, de certaines volontés de développement contestables et contestées. Au Jardin de la Compagnie, manifestations, pétitions et expressions diverses de condamnation finiront par amener la municipalité de Port Louis, légalement propriétaire des lieux, à rejeter un projet du défunt ministère des Administrations régionales et de l'Environnement visant à utiliser la formule Build Operate and Transfer pour réaménager les lieux en y incluant notamment un parking souterrain.
Cette tentative écartée, il n'en reste pas moins que l'on doit s'attendre à d'autres visées sur cet espace central de la capitale, comme en témoigne une décision du conseil des ministres le mois dernier annonçant que le nouveau ministère de l'Environnement avait décidé d'y effectuer certains aménagements, incluant un parking de surface cette fois sur le ruisseau de Pouce à être recouvert. Projet dont le nouveau Lord-maire, Gérard Grivon, devait nous déclarer être totalement ignorant, réaffirmant au contraire la volonté de la municipalité de mettre en oeuvre son propre projet de simple réhabilitation du Jardin. Un nouvel épisode qui montre à quel point l'absence d'une gérance globale et intégrée peut être néfaste à ce type d'espaces appelé à être le fruit de toutes les convoitises.
La même chose s'applique également au Jardin de Pamplemousses, où le récent projet de Restaurant-tourist-centre annoncé puis abandonné suite aux nombreuses protestations enregistrées, est venu donner la mesure des pouvoirs exorbitants dont peut disposer le ministre de tutelle, en l'occurrence celui de l'Agriculture, pour disposer à sa discrétion de l'intégrité de ce jardin qui constitue un véritable patrimoine national. Dans ce cadre, la plus grande vigilance s'imposera sans doute l'an prochain autour de la présentation en deuxième lecture à l'Assemblée nationale du SSR Botanic Garden Trust Bill, qui vise à créer un trust pour gérer ce jardin. Un projet non condamnable en soi, pour peu que ce soient effectivement des personnes compétentes qui soient nommées pour faire partie de ce Trust, et que soit éliminée la clause qui rend possible, avec l'accord du ministre, la vente ou la location de
certaines parties ou biens appartenant au Jardin. Pour ce qui est de patrimoines nationaux, il ne semble pas exagéré d'exiger que leur sort ne soit pas laissé à la merci de la présence ou de l'absence de probité chez le ministre de tutelle, mais soit protégé de facto par une clause légale indiquant clairement qu'il ne peut en aucun cas être démembré. A partir de là devrait s'établir une réelle réflexion sur le statut que nous voulons conférer à ce Jardin, notamment sur l'opportunité d'approfondir et de rehausser son statut de jardin botanique, unique chez nous et dans la région, pour créer ailleurs les parcs d'attraction voulus par certains.
Une plus grande vigilance gagnerait en tous cas à être réclamée pour ce qui est des aménagements entrepris à l'intérieur de ce Jardin au vu des travaux effectués au château Mon Plaisir qui se trouve dans son enceinte. Une résidence construite en 1820 par les Anglais, qui a fait l'objet d'une convention de financement signée en mars 93 entre les gouvernements mauricien et français pour sa rénovation. Une rénovation comportant de nombreux hics et dont nous aurons certainement l'occasion de reparler l'an prochain à l'occasion de son inauguration maintes fois reportée.
Cette évocation nous ramène à celle de l'espace muséal, pas forcément mieux loti cette année. Parallèlement à la restauration bienvenue de certaines oeuvres, nous avons hélas eu droit à l'épisode rocambolesque et peu reluisant de la disparition, du musée national, de huit tableaux estimée à plus de Rs 10 millions. Rapportée à la police en juin dernier suite à un inventaire, cette disparition n'a toujours pas été élucidée. Elle aura en tous cas permis de découvrir que ces tableaux, comme les 62 autres toujours présents au Mauritius Institute, n'étaient pas assurés, cette institution nationale n'étant couverte que par une simple police d'assurance de Rs 1.5 million annuellement, concernant le bâtiment et son contenu. Ce contenu ne comprenant que les valeurs mobilières et non la valeur artistique de certaines d'entre elles. Ce, officiellement, parce que nous ne disposons pas d'expert capable d'évaluer la valeur des tableaux. Mais aussi, officieusement, en raison du coût, jugé trop élevé.
Un peu plus loin, alors que le Musée de Mahébourg peut malgré tout se réjouir d'une rénovation entamée en dépit de certains macadams et points d'interrogation, par contre le Musée de la Photo continue à sombrer au milieu d'une stérile polémique engagée par le ministère des Arts et de la Culture avec son directeur. Au-delà des querelles de personnalité, pour ne pas dire personnelles, l'on attend toujours que soit prise en compte la valeur nationale du patrimoine visuel qui y est emmagasiné dans des conditions qui laissent encore à désirer faute de fonds adéquats.
Un naufrage annoncé qui n'est pas sans rappeler celui, à quelques mètres de là, du Théâtre de Port Louis, dont la coûteuse et catastrophique rénovation par des personnes soi-disant compétentes lui vaut aujourd'hui de sombrer dans une décrépitude de plus en plus pitoyable. Une enquête pour situer les responsabilités a été annoncée par le ministère des Administrations régionales, dont on a toutefois peu entendu parler jusqu'ici.
Il ne reste toutefois qu'à espérer que la rénovation du Château du Réduit, qui pourra enfin être entreprise, se fera sous de meilleurs auspices...
A travers tous ces épisodes, ce sont les questions d'argent et d'instance capable et responsable qui transparaissent avec acuité. Dans ce contexte, l'entrée en opération du National Heritage Trust Fund annoncée officiellement la semaine dernière, peut se révéler être un réel espoir. Pour ce qui est des fonds, peut-être est-il temps de songer, à l'instar des Seychelles avec sa nouvelle taxe pour l'Environnement, à instaurer, à l'aéroport SSR, une Taxe du Patrimoine. A raison de Rs 200 par exemple pour chacun des quelque 570 000 touristes que nous recevons annuellement, un total de plus de Rs 100 millions chaque année pour enrichir notre patrimoine et, partant, ce fameux tourisme de l'intérieur que nous prônons sans agir réellement pour le développer. Une façon, aussi, d'agrandir ce patrimoine qui n'est pas seulement ce que nous ont légué nos ancêtres mais aussi, surtout, ce que nous léguerons à nos enfants...
SHENAZ PATEL
Le patrimoine ne concerne pas que quelques "vieilles pierres".
Il implique aussi divers espaces: muséal certes, mais aussi naturel
Mobilisation citoyenne
Cette année a vu l'apparition et l'expression, avec succès, d'une véritable mobilisation politique d'une part avec le MR en première ligne mais aussi et surtout citoyenne autour de la contestation de certains projets perçus pas seulement comme une menace écologique mais, bien plus, comme une atteinte à la possession commune. Ce fut le cas, dès le début de janvier, avec l'affaire du projet d'extraction de sable à Bain des dames et à Pointe Moyenne par Gamma Civic en vue du comblement de 15 hectares à Fort William. Après avoir opéré à Bain des Dames, la drague suceuse Geopotes repartit, à la faveur d'un cyclône, pour ne plus revenir. Le danger était écarté pour l'extraction à Pointe Moyenne qui aurait, de certains avis, menacé l'existence future de toutes les plages du littoral ouest et donc représenté un rétrécissement conséquent de notre patrimoine côtier.
Même mobilisation autour de l'Ile aux Cerfs en cette fin d'année, où le projet de golf du groupe Sun est perçu comme un rétrécissement de l'espace public. En cours d'année, les épisodes du Jardin de la Compagnie et du Jardin de Pamplemousses ont entraîné la création du Groupe National de Vigilance pour le Patrimoine Historique, Naturel et les Espaces Publics, dénomination en elle-même très intéressante, qui regroupe, à l'initiative de Firoz Ghanty, un certain nombre d'artistes, d'acteurs sociaux et de citoyens mauriciens. La voix citoyenne, manifestement, compte bien avoir elle aussi droit de cité.
A quand des appels d'offres nationaux?
L'année 1998 a aussi été l'année de l'entrée en force de la State Property Development Corporation, qui a finalement procédé à l'inauguration du Port Louis Waterfront et qui annonce le développement du Mahebourg Waterfront. Deux projets dont les concepteurs et réalisateurs ont été choisis sans aucun appel d'offres. Ce que permet à la SPDC son statut de "public limited company", mais qui interroge néanmoins par rapport au caractère unilatéral de décisions de développement prises pour des espaces hautement symboliques et faisant partie du patrimoine national. A quand des appels d'offres nationaux pour ces espaces?
Recensement du patrimoine avec l'aide de l'UNESCO
Créé selon un texte de loi voté en décembre 1997, le National Heritage Trust Fund n'a été rendu opérationnel qu'en septembre dernier avec la mise sur pied de son Board présidé par Philippe Lahausse de la Louvière. Au cours d'une conférence de presse de présentation la semaine dernière, celui-ci devait définir les objectifs de ce Trust, dont le premier est d'établir une définition et à partir de là une liste des éléments du patrimoine national. Dans ce cadre, un appel a été lancé au public pour qu'il apporte, jusqu'au 15 février, ses suggestions, et le ministre Tsang Mang Kin a annoncé l'apport d'un expert de l'UNESCO pour aider à ce recensement. A partir de là, deux questions se poseront selon Philippe Lahausse: d'une part celle de l'accessibilité, jugée capitale, de l'autre celle de la gérance de ces lieux. Peut-être, enfin, une lueur d'espoir pour le patrimoine. A charge, toutefois de savoir dans un premier temps quel budget sera alloué à cette instance lors du prochain exercice financier...
Reproduit avec l'aimable autorisation de la direction du MAURICIEN.
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