Pierre embarque pour l'Extrême Orient, le 17 janvier 1741, à Lorient, sur le MARS, un navire armé de la Compagnie Française des Indes, cette société que l'on a souvent décriée sans tenir compte des difficultés dans lesquelles elle s'est débattue au point de vue financier et commercial sans compter les pirates qui s'attaquaient aux vaisseaux, ainsi que contre ses concurrentes anglaises et hollandaises infiniment plus puissantes et plus soutenues par leurs gouvernements respectifs qu'elle. Il débarque à Macao où se tient la procure pour les missionnaires d'extrême Orient le 25 juillet 1741 et dans l'attente d'un passage vers le Tonkin, circule beaucoup entre la ville et Canton, distante seulement de 30 milles.
Devant les dangers de gagner le Tonkin par voie terrestre, il opte le 11 mars 1742 pour le passage par mer sur une jonque qui l'amènera au Siam. Là se trouve le collège général de la mission et l'évêque qui l'ordonnera. En fait, contretemps là encore, il doit débarquer en Cochinchine et y restera jusqu'à la fin de l'année 1744, date à laquelle il regagnera Canton pour s'en retourner en France, sans se présenter à son évêque.
Au cours de ces longs mois passés en Indochine, il a beaucoup voyagé et travaillé, fait de multiples observations sur les productions locales : cultures vivrières, sylvicultures, les pratiques commerciales, l'industrie de la soie, les lieux de production des épices dont on fait en Europe une très grande consommation et dont les Hollandais tirent de l'achat et du transport des ressources fabuleuses. Les développements, les vues d'avenir, le rôle des Mascareignes qui appartiennent à la Compagnie Française des Indes comme lieu de centralisation des achats, de relais vers l'Europe, de production aussi est évoqué dans un long mémoire adressé aux directeurs de la compagnie "sur la Cochinchine" écrit à Canton au lendemain de son séjour dans ce pays.
Ce texte est immédiatement remarqué. Dès maintenant, le nom de Pierre POIVRE est sorti de l'anonymat. En revanche, ses rapports avec ses collègues missionnaires se sont dégradés, on le juge de caractère difficile et lui même doute de sa vocation. A son départ de Canton le 16 janvier 1745, il sait confusément qu'il ferait un mauvais prêtre : il renonce à l'apostolat envisagé.
Mais une épreuve de taille lui reste à subir dans son voyage de retour. Le Dauphin sur lequel il se trouve et sa "conserve" l'Hercule, de 600 tonneaux, 150 hommes d'équipage, 15 pièces de 8, chacun lourdement chargé et peu manœuvrant, sont attaqués par deux grands vaisseaux britanniques le Deptford, 64 canons de 24, 300 hommes et le Preston 56 pièces de 24, 200 hommes, dans le détroit de Banca. Le combat dure trois heures, Poivre à qui a été assigné le poste de chirurgien, fait le coup de feu comme l'équipage parce qu'il ne peut supporter d'être loin du lieu du combat. Un boulet l'atteint au bras gauche et il entre dans le coma, ce n'est que le lendemain qu'il pourra être soigné par le chirurgien du Deptford qui constatant que la gangrène a envahi la plaie, l'amputera.
La forte santé de Poivre surmontera l'épreuve: les Anglais le débarquent à Batavia d'où il regagnera comme il le pourra, l'Europe. En attendant il fera de multiples observations sur la richesse de la possession hollandaise et l'organisation de la Compagnie néerlandaise des Indes. Il quittera Batavia le 7 décembre 1746 pour Port Louis de l'île de France (aujourd'hui île Maurice). Le 2 juin 1748, enfin, il rentre en France. Ses observations nous sont parvenues, elles ont toutes été consignées dans un manuscrit dit "les Mémoires d'un Voyageur" qui fut adressé aux mêmes destinataires que le précédent.
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